Extrait d’une réflexion en cours

Posté par Youssoufou OUEDRAOGO le 5 septembre 2019

Cet état d’esprit, rapport de force dépendant, « remonte » … pour imprégner de plus en plus la vie nationale, des mouvements et luttes de corporations diverses. En effet, dans les conflits sociaux, les propos et les comportements sont, de plus en plus, inutilement mensongers, discourtois voire injurieux de part et d’autre.

Il y a, dans certains cas, probablement, des problèmes de maîtrise de la langue de travail (le Français) à considérer ; dans d’autres, des tempéraments et caractères spécifiques ou autres (qui poseraient un problème de représentation), peut-être des manipulations (toujours possibles) qui assureraient certains arrières, etc.

Sous réserve de ces éléments, et des postures idéologiques et politiques, figées et insensibles à toute argumentation, on y sent des révoltes ou des haines qui débordent largement des situations instantes, pour conflictuelles qu’elles puissent être. Car de ces conflits (légitimes ou pas n’est pas le débat) se développent et se greffent des embranchements subjectifs qui amplifiant les dégâts sur autrui (dits collatéraux) et sans plus-value quant aux conditions de vie et de travail des ‘lutteurs’, quant au dépassement en mieux de la situation du conflit en traitement. Les modèles-types (mais non-exclusifs) sont les exigences de démission de responsables nationaux (directeurs, ministres, etc.) par des regroupements d’intérêts spécifiques, des syndicats en l’occurrence[1]. Et cela, parfois, en défiance frontale ou violente du choix d’un autre regroupement d’intérêts ou corporation[2].

Ces embranchements subjectifs qui encombrent les conflits sociaux sont désormais protégés par le « dieu » rapport de force, devant lequel vole aux éclats toute autre considération contrariante : légalité, déontologie, éthique, intention/volonté de respect d’autrui, etc. Ce rapport de force, en roue libre, tend à devenir le principal régent du partenariat social quelles que soient les conséquences diffuses pour le pays, la profondeur et l’étendue des dégâts dits collatéraux.

Ce phénomène devient particulièrement préoccupant lorsqu’il contamine des corps dits habillés, en fait, armés, comme on a pu le voir avec la Police nationale et la Garde de sécurité pénitentiaire, et le mouvement de soldats « dû à un ressentiment » après l’attaque meurtrière de la caserne frontalière de Koutougou[3]. Il peut devenir meurtrier lorsqu’il contamine des initiatives comme les Koglwéogo, ou des intérêts locaux, comme ceux relatifs au foncier : exemple de Yirgou dans le Centre Nord, et de Nafona, dans les Cascades[4], respectivement.

Ce ne sont plus seulement les représentants de l’Autorité (corporatiste ou politico-administrative) qui sont tailladés et discrédités mais, implicitement, c’est le principe d’Autorité lui-même qui se déracine. Ce principe d’autorité est indispensable à tout système de vivre-ensemble, à quelque échelle que ce soit (de la famille au Paradis), à toute organisation (du grin de thé à l’OTAN).


[1] Voir entre autres, « Pour la démission du DG du CENOU, les étudiants marchent à Kossodo » sur http://bit.ly/2Ue1GHZ du 15 octobre 2015 ; « Grève à la Poste : « « S’il part à 10h, nous reprenons le travail à 11h », clame un agent à propos du Directeur » sur https://lefaso.net/spip.php?article89604 du 13 mai 2019 ; « Burkina: les agents GRH exigent la démission du ministre de la Fonction publique » sur http://bit.ly/2KZU5K7 du 27 aout 2019.

[2] Voir, entre autres, « Transport au Burkina : Les routiers veulent la tête du président de l’OTRAF » sur http://lepays.bf/55186-2/ du 27 aout 2018 ; « Éducation : Le SYNTEF, un nouveau syndicat en désaccord avec la CNSE » sur https://lefaso.net/spip.php?article89981 du 31 mai 2019.

[3] Voir entre autres, « Mouvement d’humeur des policiers au Burkina Faso » sur http://bit.ly/2KTWEvU du 27 octobre 2017 ; « Mouvement d’humeur au sein de la GSP : L’administration pénitentiaire en appelle à la conscience des manifestants » sur  https://lefaso.net/spip.php?article86302 du 7 novembre 2018 ; « Mouvement d’humeur à la police : L’UNAPOL n’est pas l’investigateur » (comprendre « instigateur ») sur http://bit.ly/2KQr2Yd du 7 mars 2019 ; vidéo « L’APN invite le gouvernement à prendre des mesures nécessaires… » sur http://bit.ly/2TMlWjF du 31 mai 2019 ; « Burkina Faso: la colère de certains militaires après l’attaque de Koutougou » sur http://bit.ly/2Pg83f0 du 24 aout 2019.

[4] Voir, entre autres, « Lynchage de deux policiers à Banfora : l’UNAPOL regrette l’attitude du gouvernement et celle de la hiérarchie policière » sur http://lepays.bf/lynchage-de-deux-policiers-a-banfora-lunapol-regrette-lattitude-du-gouvernement-et-celle-de-la-hierarchie-policiere/ du 15 janvier 2019 ; « Yirgou ou lorsque le vivre-ensemble se retrouve sérieusement menacé » sur https://www.burkina24.com/2019/01/08/yirgou-ou-lorsque-le-vivre-ensemble-se-retrouve-serieusement-menace/ du 8 janvier 2019 ; « Massacre de Yirgou au Burkina: les familles dénoncent la lenteur de la justice » sur http://www.rfi.fr/afrique/20190623-massacre-yirgou-burkina-familles-denoncent-lenteur-justice du 23 juin 2019.

 


[1] Voir entre autres, « Pour la démission du DG du CENOU, les étudiants marchent à Kossodo » sur http://bit.ly/2Ue1GHZ du 15 octobre 2015 ; « Grève à la Poste : « « S’il part à 10h, nous reprenons le travail à 11h », clame un agent à propos du Directeur » sur https://lefaso.net/spip.php?article89604 du 13 mai 2019 ; « Burkina: les agents GRH exigent la démission du ministre de la Fonction publique » sur http://bit.ly/2KZU5K7 du 27 août 2019.

[2] Voir, entre autres, « Transport au Burkina : Les routiers veulent la tête du président de l’OTRAF » sur http://lepays.bf/55186-2/ du 27 août 2018 ; « Éducation : Le SYNTEF, un nouveau syndicat en désaccord avec la CNSE » sur https://lefaso.net/spip.php?article89981 du 31 mai 2019.

[3] Voir entre autres, « Mouvement d’humeur des policiers au Burkina Faso » sur http://bit.ly/2KTWEvU du 27 octobre 2017 ; « Mouvement d’humeur au sein de la GSP : L’administration pénitentiaire en appelle à la conscience des manifestants » sur  https://lefaso.net/spip.php?article86302 du 7 novembre 2018 ; « Mouvement d’humeur à la police : L’UNAPOL n’est pas l’investigateur » (il faut comprendre « instigateur ») sur http://bit.ly/2KQr2Yd du 7 mars 2019 ; vidéo « L’APN invite le gouvernement à prendre des mesures nécessaires… » sur http://bit.ly/2TMlWjF du 31 mai 2019 ; « Burkina Faso: la colère de certains militaires après l’attaque de Koutougou » sur http://bit.ly/2Pg83f0 du 24 aout 2019.

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Descripteurs intrasaisonniers et rendements

Posté par Youssoufou OUEDRAOGO le 5 décembre 2015

Les corrélations entre certains descripteurs intrasaisonniers (DIS) et les rendements de certaines céréales sont perceptibles dans la zone sahélienne et non perceptibles dans la zone soudanienne (Burkina Faso. Etudes PANA-Japon/Equipe LAME-UO, 2013). Ces corrélations peuvent bien être établies avec des indicateurs socioéconomiques.

Données météo utilisées

Données journalières de 1981-2010 de neuf stations synoptiques :

  • Gaoua, Bobo Dioulasso et Po pour la zone soudanienne (ZSo) ;
  • Dédougou, Boromo, Fada N’Gourma et Ouagadougou pour la zone soudanosahélienne (ZSS) ;
  • Ouahigouya et Dori pour la zone sahélienne (ZSa).

Descripteurs intrasaisonniers calculés et utilisés

Il s’agit de :

  • durée de la plus longue séquence sèche en juin (PLSS juin), période des semis ;
  • durée de la plus longue séquence sèche en juillet-août-septembre (PLSS JAS), période de croissance ;
  • début de saison pluvieuse (DSP) ;
  • durée de saison pluvieuse (durée SP) ;
  • fin de saison pluvieuse (FSP) ;
  • précipitations moyennes par jour pluvieux (SDII ou PM/JPx) ;
  • précipitations de la période juillet-août-septembre (PJAS) ;
  • précipitations annuelles totales (P).

Rendements utilisés

Il s’agit des données de 1984 à 2008 des provinces concernées pour les trois principales céréales : mil, sorgho et maïs (DGPER-Direction des statistiques agricoles). Ces céréales sont pratiquées sur 29%, 35% et 11%, respectivement, des superficies céréalières qui, elles, représentent 78% des superficies cultivées (PNSR, 2012).

Graphiques de corrélations obtenus

Capture correlation climat rendement

 

Corrélation bisFig. Mêmes données sous une autre présentation (PL/JPx = SDII)

Dans la zone soudanienne (ZSo), les DIS ont été globalement neutres vis-à-vis des rendements, avec des corrélations comprises entre -0,09 et 0,18, alors que pour la zone sahélienne (ZSa), les corrélations sont plus importantes (entre -0,43 et 0,48). En zone soudanosahélienne (ZSS), on a une situation intermédiaire.

Réserves d’échelle

Les agrégations spatiales et temporelles à l’échelle de l’étude, essentielles et inévitables pour faire ressortir un signal climatique sur les rendements, occultent des hétérogénéités importantes aux échelles locales (communes, villages, parcelles). Pour ces échelles inférieures, des approches circonstanciées restent indispensables à condition de disposer des données.

Deux niveaux d’intérêt au moins

1 Aux échelles régionales ou nationales, cela permet aux services publics concernés, des formulations motivées de vision et de stratégies d’ajustements agronomiques, puis d’adaptation aux évolutions climatiques.

2 Il est possible de déporter cette étude de corrélations sur des aspects socioéconomiques : par exemple, corréler les DIS avec des dépenses d’irrigation et autres interventions complémentaires pour maintenir un certain niveau de rendement (ou de rentabilité). Pour des institutions comme Bagré Pôle ou des sociétés comme SOSUCO, ça pourrait être un bon outil de planification.

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Ecole de Ouattinoma : les performances des filles en question

Posté par Youssoufou OUEDRAOGO le 31 août 2015

Une baisse régulière, au fil des classes, de performance des filles saute à l’œil à l’école primaire de Ouattinoma. C’est le constat de ce samedi 25 juillet 2015, lors d’une remise de prix aux meilleurs élèves : au CP1, les 6 premières sont des filles alors qu’au CM1, il n’y en a plus qu’une seule, en 4ème position, parmi les 6 meilleurs.

Lire l’article entier en suivant le lien : fichier pdf Ecole de Ouattinoma_performance des filles en question

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Crépuscule des lunes soleils ?

Posté par Youssoufou OUEDRAOGO le 30 juillet 2015

Tellement facile !

Applaudir d’indignation, rire des larmes.

Fermer l’œil pour voir de l’or plein les cauris.

Tellement simple !

Monter sur des gouffres, descendre dans des sommets

Pour ensuite léger devenir, aussi léger que lourd, on était.

Pour ensuite s’envoler, voler aussi haut que bas on était.

Tellement facile !

Conduire dans l’abîme !…

(Extrait de « Lettre à mon Berger »)

 

Crépuscule des lunes soleils ?

Flétris et passés les uns,

Poussent et arrivent les autres.

Le Berger filé, ses moutons s’exhibent, ou le tentent

Toujours au plus donnant,

L’ondoyant et plastique immatériel,

Valeurs et conscience, mouchées

Et résidus essuyés, par terre jetés.

 

Se lèvent ou le tentent, les honneurs descendus

Dans un pullulement de principes grillés à cendres ;

Quand s’élancent des astres à la coque séchée,

Constellation aux jus assassins

Evanescentes étoiles se croyant polaires, désormais.

Attirés et fraîchement réchauffés,

Des moutons ne se rêvent plus que bergers nouveaux.

Le soleil en vain déraisonné, filé,

Se veulent « soleil parti, vive le soleil ! »

Ne se voient ni tiédies ni rancies,

Vivent leur crépuscule en rêves d’aurore.

 

Des principes, par leur soleil, liquéfiés

Par leur attirail qui les a perforés

Qui les faisait dédire tous leurs saints devant les hommes.

Des convictions polluées, inondées à l’asphyxie

Par les bris à tout rompre des repères.

Des références étirées à en perdre haleine et limite,

Des aciers délayés en papier aluminium

Des porcs épics aux piquants ramollis ;

Des polyglottes à deux mots : ça passe !

 

Et que de brebis qui niaisent !

Volontiers éblouis par des croissants lunaires,

Oubliant leurs pieds, elles se traînent sur le dos

Pour ventre, mieux montrer

A des moutons qui puent leur laine !

Qui ne sentent plus mouches ni rien

Que leur berger d’il y a trois ou quatre pas.

 

De l’air, pour respirer !

De l’air, s’il vous plaît !

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DTPI 07 : Juger les faits, pas les personnes !

Posté par Youssoufou OUEDRAOGO le 19 juillet 2015

« La République, qui joue sa légitimité dans les confrontations, a une préoccupation centrale : bannir la force mortelle »[i]. Tout comme « au choc des idées jaillit la lumière »[ii], cette « force mortelle » jaillit de la confrontation des personnes.

On parle tous de débats d’idées et on jure tous ne pas tomber dans les débats de personnes. Dans la pratique, il en va parfois autrement et voici un exemple, peut-être pas le plus grave mais certainement le plus largement vu/entendu.

Au cours d’une émission d’entretien d’une station nationale de télévision privée, entretien relatif à la vérité comme l’indique le nom de l’émission, les téléspectateurs ont dû constater que vers la fin, l’Animateur demande à l’Invité ce qu’il pense de X, de Y puis de Z, et ainsi de suite. Ce qui revient, pour l’Invité, à porter un jugement sur les personnes ainsi énumérées. Pour ce que j’ai pu suivre, en dehors de Dadis Camara, tous les Invités se sont « sérieusement » prêtés à ce jeu.

En vérité, ni l’Animateur, ni l’Invité d’une émission (pouvant être un Étranger) ne peut disposer de connaissances et d’informations suffisantes sur les personnes ainsi soumises à un jugement public global et lapidaire (en quelques minutes, voire quelques secondes), sans possibilité d’interaction immédiate. Même au cours d’un procès avec des magistrats, spécialistes du jugement, ce sont des faits qui sont ciblés pour les débats et non les personnes en elles-mêmes. Et rien que pour cela, on voit bien l’importance de l’information (judiciaire) préalable, de même que les précautions codifiées en interne (délais, procédures, appels, renvois, cassations, etc.) et à l’extérieur du pays (recours, CEDAEO, UA, etc.). A cela, il faut ajouter la présence systématique d’un défenseur (avocat ou assimilé), le tout visant à officiellement minimiser les erreurs, à défaut de les éviter complètement !

D’une manière générale, les réponses à ce type de questionnement, en très large public, ciblé sur des personnes peuvent relayer, nourrir et développer des préjugés au sein de l’opinion et des ressentiments à même de rendre subjectif le débat public. Mais plus grave, il tend à focaliser ledit débat sur les personnes et non sur leurs productions intellectuelles (idées, analyses, réflexions, etc.) ou leurs comportements ponctuels (déclarations, activismes spécifiques, etc.). S’il y a des prises de paroles, des faits ou des actes (de X ou Y) qui méritent d’être « jugés », ils doivent être clairement ciblés à l’attention de l’Invité qui doit s’y tenir tout comme le juge doit s’en tenir aux faits.

L’enjeu, confrontation d’idées vs confrontation de personnes, bien que régulièrement rappelé et clarifié par les débatteurs eux-mêmes, reste prégnant alors que notre transition manque de références historiques « copiables » sur plusieurs aspects essentiels. Nous avons donc besoin que s’installe à un degré suffisant une écoute et des débats publics sans trop de parasites (considérations subjectives). On ne peut certainement pas les éviter complètement mais on peut et il faut les réduire substantiellement car ils pourrissent lesdits débats, les rendent méprisables et repoussants.

nb : L’essentiel de ce qui est exposé ci-dessus a été posté le 18 juin passé sur la page Facebook de la station en question.

 


 

[i] Fabien Jobard (sociologue français), Le Monde Culture & Idées, 7 février 2015.

[ii] Nicolas Boileau, philosophe français du 17e siècle.

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Vu à un concours (ingénieurs des travaux statistiques)

Posté par Youssoufou OUEDRAOGO le 27 août 2020

CONCOURS INGÉNIEURS DES TRAVAUX STATISTIQUES, Option Mathématiques (avril 2019).

CONTRACTION DE TEXTE (Durée de l’épreuve : 3 heures)

Ce texte est tiré du livre de Monsieur Yuval Noah Harari intitulé : « 21 leçons pour le XXIe siècle » paru aux éditions Albin Michel en 2018 (pages 279 à 288). Il doit être résumé en 250 mots (plus ou moins 10%).

TEXTE:

Education : La seule constante est le changement

L’humanité est confrontée à des révolutions sans précédent, tous nos vieux récits s’émiettent, et aucun nouveau récit n’est jusqu’ici apparu pour les remplacer. Comment nous préparer, nous et nos enfants, à ce monde de transformations inédites et d’incertitudes radicales ? Un bébé qui naît aujourd’hui aura trente et quelques années en 2050. Si tout va bien, il sera encore là en 2100 et pourrait bien être un citoyen actif du XXIIème siècle. Que devrions-nous enseigner à ce bébé pour l’aider à survivre et à s’épanouir dans le monde de 2050 ou du XXIIème siècle ? De quel genre de compétences aura-t-il besoin pour trouver un emploi, comprendre ce qui se passe autour de lui et se repérer dans le dédale de la vie ?

Hélas, personne ne sachant de quoi le monde aura l’air en 2050 –pour ne pas parler de 2100-, ces questions demeurent sans réponses. Bien entendu, les hommes n’ont jamais su prédire l’avenir avec exactitude. Mais c’est aujourd’hui plus difficile que jamais : en effet, dès lors que la technologie nous permet d’intervenir dans le corps, le cerveau et les esprits, nous ne pouvons plus être sûrs de rien, y compris de ce qui semblait fixe et éternel.

Voici un millier d’années en 1018, il y a beaucoup de choses que les gens ignoraient de l’avenir, mais ils n’en étaient pas moins convaincus que les traits de base de la société humaine n’allaient pas changer. Si vous viviez dans la Chine de 1018, vous saviez qu’en 1050 l’empire des Song pouvait s’effondrer, que les Khitan pouvaient envahir le pays par le nord et 2 que les épidémies pouvaient faire des millions de morts. En revanche, il était clair qu’en 1050, la plupart travailleraient toujours comme paysans et tisserands, que les souverains continueraient de recruter des hommes pour leurs armées et leurs bureaucraties, que les hommes domineraient encore les femmes, que l’espérance de vie tournerait autour de quarante ans et que le corps humain serait exactement le même. Dans la Chine de 1018, donc, les parents pauvres apprenaient à leurs enfants à planter du riz et à tisser la soie ; les plus riches apprenaient aux garçons à lire les classiques confucéens, à pratiquer la calligraphie et à se battre à cheval ; aux filles à être des épouses pudiques et soumises. A l’évidence, ces talents seraient encore nécessaires en 1050.

Aujourd’hui, au contraire, nous n’avons aucune idée de quoi la Chine ou le reste du monde auront l’air en 2050. Nous ne savons pas comment les gens gagneront leur vie, comment les armées ou les bureaucraties fonctionneront, ni à quoi ressembleront les relations entre hommes et femmes. D’aucuns vivront probablement bien plus longtemps qu’aujourd’hui. Du fait du génie biologique et des interfaces directes cerveau-ordinateur, le corps humain lui-même pourrait bien subir une révolution sans précédent. Une bonne partie de ce que les enfants apprennent aujourd’hui n’aura probablement plus aucune pertinence en 2050.

A l’heure actuelle, trop d’écoles privilégient l’accumulation d’information. Cela avait du sens autrefois parce qu’elle était rare et que la censure coupait régulièrement sa lente diffusion. En 1800, l’habitant d’une petite ville provinciale du Mexique ne pouvait pas savoir grand-chose du monde : il n’y avait ni radio, ni télévision, ni quotidiens ni bibliothèques publiques. La situation était largement la même dans les villes de province en Russie, en Inde, en Turquie ou en Chine. Apprenant à chaque enfant à lire et à écrire tout en lui inculquant des rudiments de géographie, d’histoire et de biologie, les écoles modernes représentèrent un immense progrès.

Au XXIème siècle, à l’opposé, nous sommes inondés d’énormes quantités d’informations […]. Les habitants du monde entier sont à un clic des toutes dernières informations sur le bombardement d’Alep ou la fonte de la calotte glacière dans l’Arctique, mais les versions contradictoires sont si nombreuses qu’il est difficile de savoir laquelle croire. En outre, bien d’autres choses sont à portée de clic, ce qui ne nous aide pas à nous concentrer. Quand la politique ou la science paraissent trop compliquées, il est tentant de passer à des vidéos amusantes de chats, ou des échos sur les stars.

Dans un tel monde, donner plus d’informations à ses élèves est la dernière chose qu’ait besoin de faire un enseignant. Ils en ont déjà beaucoup trop. Il leur faut plutôt apprendre à en dégager le sens, à distinguer l’important de l’insignifiant, et surtout à associer les multiples bribes d’informations en une vision d’ensemble du monde. […]

Que devrions-nous donc enseigner ? De nombreux spécialistes de pédagogie affirment que les écoles devraient passer à l’enseignement des « quatre C » : pensée critique, communication, collaboration et créativité. Plus généralement les écoles devraient minimiser l’importance des compétences techniques pour privilégier les compétences générales nécessaires dans la vie courante. La plus importante de toutes sera la capacité d’affronter le changement, dans des situations peu familières. Pour être à la hauteur du monde de 2050, il 3 faudra non seulement inventer des idées et des produits, mais d’abord et avant tout se réinventer sans cesse.

En effet, avec l’accélération du changement, l’économie, mais aussi le sens même de « l’être humain » sont susceptibles de se transformer. Dans le Manifeste communiste de 1848, Marx et Engels déclaraient déjà que « tout ce qui est solide se volatilise ». Mais ils pensaient surtout aux structures sociales et économiques. En 2048, les structures physiques et cognitives se volatiliseront elles aussi dans l’air ou dans un cloud de bits de données.

En 1848, des millions de gens quittaient les fermes de leurs villages pour aller travailler en usine dans les grandes villes. Là, il était peu probable de les voir changer de sexe ou ajouter un sixième sens. Et s’ils trouvaient du travail dans une usine textile, ils pouvaient espérer le conserver jusqu’à la fin de leur vie active. […]

Mais ne prenez pas ce scénario à la lettre. Nul ne saurait prédire les changements précis dont nous serons les témoins. Tout scénario particulier risque d’être bien loin de la vérité. Si quelqu’un vous décrit le monde du milieu du XXIème siècle et que cela ait des airs de science-fiction, probablement sa description est-elle fausse. Mais si quelqu’un vous décrit le monde du milieu du XXIème siècle et que cela n’ait pas des airs de science-fiction, sa description est certainement fausse. Nous ne pouvons être sûrs des détails ; la seule certitude, c’est le changement.

Un tel changement en profondeur peut fort bien transformer la structure élémentaire de la vie et faire de la discontinuité son trait saillant. Depuis des temps immémoriaux, la vie se divisait en deux parties complémentaires : une période d’apprentissages, suivie d’une période de travail. Dans la première, vous aviez accumulé des informations, acquis des compétences, élaboré une vision du monde et construit une identité stable. Même si à quinze ans vous passiez le plus clair de votre journée à travailler dans le champ de riz familial (plutôt qu’à l’école), votre activité la plus importante était d’apprendre : à cultiver le riz, à négocier avec les marchands cupides de la grande ville et à résoudre des conflits avec les autres villageois sur des questions de terre et d’eau. Dans la seconde partie, vous vous en remettiez à vos connaissances accumulées pour naviguer dans le monde, gagner votre vie et contribuer à la société. Bien entendu, à cinquante ans, vous continuiez à apprendre des choses nouvelles sur le riz, les marchands et les conflits, mais ce n’étaient que des petits ajustements de capacités bien rodées ?

Au milieu du XXIème siècle, l’accélération du changement et l’allongement de la durée de la vie rendront ce modèle traditionnel obsolète. La vie craquera aux entournures, il y aura de moins en moins de continuité entre les différentes périodes de l’existence. « Qui suis-je ? » sera une question plus urgente et compliquée que jamais.

Cela induira probablement des niveaux de stress considérables. Car le changement est presque toujours stressant. Passé un certain âge la plupart des gens n’aiment pas changer. A quinze ans, votre vie entière est changement. Le corps grandit, l’esprit se développe, les relations s’approfondissent. Tout est en mouvement, tout est nouveau. Vous êtes occupé à vous inventer. La plupart des ados s’en effraient, mais c’est aussi excitant. De nouveaux horizons s’offrent à vous, vous avez un monde à conquérir.

A cinquante ans, vous n’avez pas envie de changement ; la plupart ont alors renoncé à conquérir le monde. J’ai déjà été là, j’ai déjà fait çà, acheté ce T-shirt. Vous préférez de 4 beaucoup la stabilité. Vous avez tellement investi dans vos compétences votre carrière, votre identité et votre vision du monde que vous n’avez aucune envie de tout recommencer. Plus vous avez travaillé dur pour construire quelque chose, plus il vous est difficile de le lâcher pour faire place à du nouveau. Vous pourriez encore apprécier les expériences nouvelles et les petits ajustements, mais à la cinquantaine, la plupart des gens ne sont pas prêts à chambouler les structures profondes de leur identité et de leur personnalité.

Il y a des raisons neurologiques à cela. Bien que le cerveau adulte soit plus flexible et changeant qu’on ne le pensait autrefois, il reste moins malléable que celui d’un adolescent. Reconnecter les neurones et recâbler les synapses est une tâche sacrément difficile. Au XXIème siècle cependant, on ne peut guère se permettre la stabilité. Si vous essayez de vous accrocher à une identité stable, un travail ou une vision du monde, vous risquez fort de vous retrouver en rade tandis que le monde continuera sa course folle. L’espérance de vie étant susceptible d’augmenter, vous pourriez passer des décennies dans un état de fossile paumé. Pour garder une pertinence –économique, mais aussi sociale-, un jeune de cinquante ans devra être capable d’apprendre et de se réinventer constamment.

L’étrangeté devenant la nouvelle norme, vos expériences passées, comme celles de toute l’humanité, deviendront des guides moins fiables. Les individus et l’humanité dans son ensemble devront de plus en plus affronter des choses que personne n’aura encore jamais rencontrées : machines super-intelligentes, corps modifiés, algorithmes capables de manipuler vos émotions avec une mystérieuse précision, enchaînement rapide de cataclysmes climatiques produits par l’homme et nécessité de changer de profession tous les dix ans. Face à une situation totalement inédite, quelle est la bonne attitude ? Comment se conduire quand on est inondé d’énormes quantités d’information et qu’il n’y a absolument aucun moyen de l’absorber et de l’analyser dans sa totalité ? Comment vivre dans un monde où l’incertitude n’est pas un bug, mais un trait caractéristique ?

Pour survivre et s’épanouir dans un monde pareil, il faut beaucoup de souplesse mentales et de grandes réserves d’équilibre émotionnel. Vous devrez vous défaire régulièrement d’une partie de ce que vous connaissez le mieux pour vous sentir à l’aise dans l’inconnu. […]

Mais alors, à quoi se fier ? A la technologie ? C’est un pari encore plus risqué. Elle peut vous aider beaucoup, mais si elle prend trop d’ascendant dans votre vie, vous pouvez devenir l’otage de son ordre du jour. Voici des milliers d’années, les humains ont inventé l’agriculture, mais cette technologie n’a enrichi qu’une minuscule élite tout en asservissant la majorité. De l’aube au crépuscule, la plupart des gens étaient occupés à arracher des herbes sauvages, à porter des seaux d’eau et à ramasser le blé sous un soleil de plomb. Vous pouvez devenir victime du même schéma.

La technologie n’est pas mauvaise en soi, si vous savez ce que vous voulez dans la vie, elle peut vous aider à l’obtenir. Si vous ne le savez pas, ce sera un jeu d’enfants pour elle de façonner vos objectifs à votre place et de prendre le contrôle de votre existence. La technologie parvenant à mieux comprendre les humains, vous pourriez vous retrouver de plus en plus à son service au lieu d’être servi par elle. […]

Afin de réussir dans cette tâche aussi redoutable, il vous faudra consentir de gros efforts pour mieux connaître votre système opératoire. Savoir qui vous êtes et ce que vous attendez 5 de la vie. C’est bien entendu le plus vieux conseil du monde : connais-toi toi-même. Depuis des milliers d’années, philosophes et prophètes pressent les gens de se connaître, mais ce conseil n’a jamais été plus impérieux qu’au XXIème siècle parce que la concurrence est autrement plus sérieuse aujourd’hui qu’au temps de Lao-Tseu ou de Socrate. Coca-Cola, Amazon, Baidu et l’Etat sont tous engagés dans une course pour vous hacker, vous pirater. Pas uniquement votre Smartphone, votre ordinateur ou votre compte en banque, mais vous-même et votre système opératoire organique. Sans doute avez-vous entendu dire que nous vivons à l’époque du piratage des ordinateurs, mais ce n’est guère qu’une moitié de la vérité. En vérité, nous sommes entrés dans l’ère du hacking des êtres humains.

Dès maintenant, les algorithmes vous surveillent. Ils observent vos déplacements, vos achats, vos rencontres. Bientôt, ils surveilleront vos pas, votre respiration, les battements de votre cœur. Ils s’en remettent aux Big Data et à l’apprentissage automatique pour vous connaitre de mieux en mieux. Et du jour où ces algorithmes vous connaîtront mieux que vous ne vous connaissez vous-mêmes, ils pourront vous contrôler et vous manipuler sans que vous n’y puissiez grand-chose. Vous vivrez dans la matrice ou dans le Truman Show. Somme toute, c’est une simple question empirique : si les algorithmes comprennent ce qui se passe en vous réellement mieux que vous ne le comprenez, c’est à eux que reviendra l’autorité.

Bien entendu, vous pourriez être heureux de céder toute l’autorité aux algorithmes et de les laisser décider pour vous et le reste du monde. En ce cas, détendez-vous, et bon voyage ! Vous n’avez rien à faire. Les algorithmes s’occuperont de tout. Si toutefois, vous voulez garder un certain contrôle sur votre existence personnelle et l’avenir de la vie, vous devez courir plus vite que les algorithmes, plus vite qu’Amazon et l’Etat, et apprendre à vous connaître avant eux. Pour courir vite, ne prenez pas trop de bagages. Abandonnez toutes vos illusions, elles sont trop lourdes.

Source: http://backoffice.capesa.ensai.fr/storage/uploads/2019/04/24/5cc038af5d519ITS-B-maths-2019-sujets.pdf (voir 8ème page et suites du PDF).

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Citoyenneté civisme et enseignement général

Posté par Youssoufou OUEDRAOGO le 3 juillet 2020

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Que faire de notre bourgeoisie anti-impérialiste ?

Posté par Youssoufou OUEDRAOGO le 2 juillet 2020

Publié dans L’Evènement n°424 du 25 juin 2020

Ce n’est ni nouveau, ni original de constater que notre pays a besoin de renouveler les dispositions d’esprit et la base sociale de sa classe politique. C’est devenu un impératif pour les prochaines années. On peut en dire autant pour notre bourgeoisie locale. L’insurrection et la transition étaient une opportunité mais rien n’y fit. Les ambitions sont restées silencieuses ou calculatrices, le système partisan, figé, et celui électoral, verrouillé aux résultats par les « trois baobabs ». Sur quel modèle fonder et réussir ce renouvellement ? Quels rôle et place pour ces « baobabs » et pour nos deux principaux réseaux anti-impérialistes ?

1 – Peut-on garder espoir en nos « baobabs » ?

En 2009, le Centre de gouvernance démocratique (CGD) constatait que beaucoup de partis considèrent « la fonction programmatique comme un exercice purement superfétatoire, [car] l’expérience montre que les élections ne se gagnent pas sur la base d’un programme mais sur la base de la corruption électorale ou de la redistribution des ressources clientélistes au profit des électeurs. » Il ajoutait en plus que les Etats africains étaient « sommés de se conformer à de nombreux documents de stratégie de développement et critères de « convergence » » d’institutions supranationales qui « réduisent la marge de manœuvre des partis politiques africains dans la mise en œuvre de leur fonction programmatique »[i]. Plus de dix ans plus tard, après une insurrection populaire et une résistance réussie contre un putsch militaire, ce constat reste toujours valable, particulièrement pour les « trois baobabs » et assimilés.

Il ne saurait en être autrement aux résultats. Ainsi, en mars 2019, répondant à la question « Quelle est votre mesure de la gouvernance Roch Kaboré ? », M. Traoré Mélégué Maurice terminait sa réponse par : « Objectivement, je ne suis pas sûr que ceux qui critiquent le plus Roch Kaboré feraient mieux que lui, s’ils étaient à sa place. Il faut être honnête parce que la situation est difficile partout ». En cela, il ne faisait que reprendre ce qu’il avait déjà dit en octobre 2017, en réponse à une question similaire : il se demandait « que feraient de mieux d’autres s’ils étaient au pouvoir quand on regarde partout dans les pays voisins ? », tout en mettant en garde le pouvoir contre « les pratiques et les erreurs qui nous ont naguère menés où on sait : à l’insurrection de 2014 ».

Si personne d’autre ne peut faire mieux, quelles sont les chances de combler le « gap de légitimité, relativement aux attentes de notre récente « belle histoire » »[ii] ? Par principe intellectuel, l’espoir est toujours permis. Mais il ne faut pas se voiler la face : outre les questions sécuritaires à résoudre, le mini-système politique qui gravite autour de nos « baobabs » ne semble pas à même d’améliorer substantiellement les performances sociales, faibles, que nous constatons. Le pays est toujours incapable de correctement « consommer » des mesures sociales volontaristes : exemple, obligation et gratuité de l’enseignement de base instituée depuis 2007, gratuité des soins pour les femmes enceintes et les enfants de moins de 5 ans depuis 2016, et de l’eau potable (au robinet) pour avril, mai et juin en 2020.

Pendant ce temps, des élections s’approchent, avec une reprise des enchères, des duplicités optionnelles[iii] et des dérives langagières, pendant que le terrorisme continue d’enfoncer son dard venimeux, de violemment tirer sur nos sutures nationales : d’un côté, ceux qui prêchent une « réconciliation nationale » assimilent leurs adversaires à de la « mauvaise graine » et à des « ordures »[iv], et, de l’autre, certaines options privilégiées de gestions politiques des épreuves nationales mettent à mal la cohésion et la continuité fonctionnelle du territoire national. Le tout, avec des institutions peu rassurantes (elles semblent fonctionner aux ressentiments) et qui, outre les scandales hebdomadaires, se discréditent toujours un peu plus, à chaque épreuve supplémentaire : crises liées à l’extension des IUTS et à la pandémie de COVID-19.

L’état (ou la fonction) d’esprit des acteurs qui animent ces « baobabs » dominent globalement la scène politique nationale depuis les indépendances, hormis la césure CNR. Cela a été et est possible grâce à des réseaux d’influences et de richesses matérielles accumulées, toujours déterminants dans nos « votes » en général, nos élections politiques en particulier. Ce mini-système politique, devenu un refuge de prédation et d’insouciance nationale, est aussi devenu un bon prétexte pour créditer des initiatives glissantes, et ces dernières ont même pris du grade, « intellectuellement »[v]. Peut-il retrouver de la légitimité suffisante pour construire et développer un patriotisme « conforme » aux attentes de notre récente « belle histoire » ? Rien n’est moins sûr ! Peut-être que cela existe, mais on voit mal ce qu’il faut « inventer » comme interactions avec lui pour obtenir des avancées sociales notables.

Ce serait donc pédaler à vide que de s’y bloquer ou d’y investir exclusivement de la pensée et de l’énergie quant à l’organisation de notre vivre-ensemble national. Mais pour autant, dans le contexte mondial actuel, pour un pays comme le nôtre, …

2 – Un « nihilisme reconstructeur » est-il crédible ?

En 2011, au cours de la crise complexe, j’avais écrit sur le communisme et le Sankarisme dans le souci d’une « quête collective de transparence et de résultat ». En octobre 2018, je suis revenu sur ces réseaux, en ouvrant le débat par l’usage du concept, « PCRVisme ». Cela permettait à n’importe qui, qui verrait un intérêt public, de contribuer aux débats sans craindre les indexations et suspicions d’appartenance à un parti qui a opté pour la clandestinité, alors qu’au Bénin et en Côte d’Ivoire voisins, ses homologues existent en toute légalité. Il est vrai qu’au niveau citoyen, chacun est libre de ses dilemmes : admiratif et élogieux d’un parti et, dans le même temps, frileux d’en être assimilé (ou suspecté) membre ou sympathisant. Mais les bulles nationales d’autarcie politique doivent être éclatées parce que chaque citoyen, dans sa moindre considération, est une unité d’enjeu politique, un sujet et un objet de l’organisation du vivre-ensemble quel qu’en soit le système et le modèle. On ne peut pas perdre de vue que « la noblesse de la cause n’est pas une garantie de la justesse de la démarche »[vi], que « c’est une chose que de penser que l’on est sur le bon chemin, une autre de croire que ce chemin est le seul »[vii]. Les religions l’ont compris et c’est tant mieux pour notre humanisation, qui ne saurait l’être dans une violence d’office, non contingente. Certains réseaux révolutionnaires et/ou communistes de notre pays n’en ont toujours cure ! Pour le PCRV, par exemple, la doctrine continuerait de s’effiler : marxisme-léninisme-stalinisme-hoxhaïsme, à tel point que pour le commun des mortels, on n’en voit plus le corps à saisir pour le XXIe siècle. Mais soyons-en fiers ! la déflagration décisive pourrait bien commencer par notre pays, un des petits derniers branchages de l’arborescence capitaliste.

En réalité, tout comme dans la foulée des deux guerres mondiales et la défaite du nazisme, le contexte était à la montée et au triomphe du communisme (de première génération), dans la foulée de la chute du Mur de Berlin s’est ouvert un contexte de « droitisation » contre-communiste[viii]. On parle de montées des populismes (USA, Brésil, Italie, Sahel, etc.) mais en fait, c’est une remise en selle des intolérances politiques radicales. Selon le niveau de contrôle des institutions et des intérêts nationaux en jeu, ces « populismes » vont passer de la violence marginale ou terroriste, à une violence institutionnalisée, à l’image de l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie (du début des années 1920 au milieu des années 1940), de l’Afghanistan sous le régime des Talibans (1994 à 2001), ou de la moitié Nord du Mali sous contrôle « Djihadiste » en 2012. La typologie des victimes serait géographiquement variable, les prétextes, divers (économiques, religieux, sécuritaires ou autres), mais les motivations fondamentales seront politiques et idéologiques. En face ou à gauche, on ne voit pas grand-chose, pour le moment, qui puisse accéder à un pouvoir mondialement significatif, et à même de stopper cette tendance, n’en parlons pas de l’inverser. Dans les espaces de débats publics, le reflux de la pensée et des modèles communistes se maintient, bien que les anticapitalismes citoyens, intuitifs et/ou environnementalistes, soient aussi perceptibles. Les réflexions anticapitalistes, méthodiques et systémiques qui sortent des « ombres communistes », le sont autour d’hypothèses en rupture d’avec le monolithisme léniniste et en hostilité explicite avec la brutalité du stalinisme[ix].

En clair, les voies de conquêtes ou de gestions « révolutionnaires » ou « communistes » du pouvoir, à supposer qu’elles soient d’aspiration explicite majoritaire (ce qui est loin d’être gagné) sont et resteront des impasses, jusqu’à nouvelle donne. Sauf « accident » toujours imaginable, à l’horizon d’une génération, au minimum, il est difficile de simplement imaginer le triomphe d’une quelconque révolution anticapitaliste et l’installation d’un régime communiste au Burkina ou autre pays similaire. Et croire que de là, le cas échéant, on pourrait se cramponner et triompher du système capitaliste impérialiste mondial est du même réalisme que de penser qu’on pourrait détruire une superpuissance en saccageant une de ses « petites » ambassades perdue à l’autre bout du monde. Quand le colibri tente d’éteindre le feu de brousse à coup de becquées d’eau, il ne doit pas se faire des illusions. Tant que les éléphants et autres ne bougeront pas, ses efforts et sacrifices, aussi courageux soient-ils, resteront vains.

En attendant, il faut vivre au mieux possible et c’est aussi une lutte dont celle syndicale et citoyenne, mais avec ses propres exigences stratégiques et tactiques.

3 – Que faire ?

Les amalgames malins ou grossiers entre le mouvement revendicatif légitime et les diverses prétentions à « sauver » le peuple Burkinabè, qui des griffes de « l’impérialisme international principalement français », qui de mains du « Pouvoir MPP » sont immobilistes par fuite en avant ou, au mieux, par simple permutation entre « baobabs ». Les « c’était ci », « c’était cela », « au temps de… », etc. sont des exutoires émotionnels, sans perspectives, ou politiciens manipulateurs. Le référentiel qui vaille est celui de nos aspirations nationales absolues (non déterminées par comparaison) en instance et en projection « visible ». Ce sont ces aspirations qui mériteraient d’être « nationalement » cristallisées, politisées et opérationnalisées chacun en ce qui le concerne, et que le meilleur gagne ! Pour cela, il y a deux axes de réflexion possible, au moins :

1 – Les affirmations précoces (dès les années 1970) et les constats aux résultats actuels de la faillite de nos États ne veulent pas dire grand-chose. On peut en dire autant de la faillite du capitalisme qui, chez nous, est du même type que les véhicules hors argus : destinés à la casse en « Occident » mais toujours aussi prisés et incontournables dans nos pays. Ces états, toujours embryonnaires, n’ont pratiquement pas encore existé comme états « adultes ». On peut donc leur concéder, pour néocoloniaux qu’ils soient, un rôle progressiste à jouer (par eux), et à protéger et promouvoir (par leurs citoyens). Cette marge de progrès possible est particulièrement lisible dans l’éducation, la santé et l’organisation de la solidarité nationale, à travers des visions et volumes individuels de projection d’avenir (y compris de la nation) trop souvent ramenés à « soi et aux siens », au terroir de résidence et au cycle saisonnier (annuel). L’épreuve du terrorisme révèle ce peu d’éclairage[x] de la con-citoyenneté moyenne, et l’organisation de la solidarité autour des « déplacés internes » et de la pandémie de COVID-19, met à nu les limites structurelles de nos réseaux privés de solidarité : les collectes et dons via ces réseaux, qui nous font « chaud au cœur », converties en budget de l’état ne représenteraient qu’une ou deux journées de recettes fiscales. En clair, rien ne vaut un « bon état », et personne ne nous en prêtera un. Partir de la mal-gouvernance actuelle, réelle mais peu surprenante, et s’y bloquer pour délégitimer, railler et « ringardiser » (déconstruire tendanciellement) l’esprit de service public[xi], la loyauté envers l’ambition d’État-nation, serait une faute de stratégie, d’où qu’elle vienne.

2 – La concession ci-dessus va de pair et n’aurait de valeur qu’avec des ethos (et des Hommes) politiques et économiques différents, mieux perméables aux interactions avec leur peuple et virtuellement porteurs d’espoir, à même de réveiller et de remobiliser autrement le jeu politique. La différenciation en mieux est alors possible : il n’en tiendrait qu’aux interactions (quantité et qualité) qui seront générées, promues et assumées pour habiliter et permettre une naturalisation socio-affective du sens du bien commun, de l’attachement à l’intérêt national et assimilé, et pour traquer tout ethos contraire.

L’activation de ces deux leviers interpelle toute l’arrière-élection diffuse ou cristallisée, l’intelligentsia politisée aux marges du système partisan légal actuel. Elle constitue, avec d’autres niches à révéler (y compris au sein des « baobabs »), le gisement social de ce renouveau politique et économique. Pour l’option électorale, par exemple, des noyaux disponibles existent, mais il y en a trop, de non disponibles dans et autour des deux célèbres réseaux anti-impérialistes. Outre le fait que ces noyaux animent une importante actualité d’arrière-élection, ils hébergent une bourgeoisie anti-impérialiste (nationaliste serait le terme convenable mais il est passé de « mode »). Cette bourgeoisie militante est en droit et devoir de se battre, de « grouiller » pour prendre sa part de marché national, au moins, et sans trahir ses aspirations, ses convictions anti-impérialistes et progressistes. Sous cet angle, elle peut éclairer sans complexe ses intentions (bourgeoises) et légitimement solliciter des soutiens populaires, en compensation de sa faiblesse relative (base et réseaux économiques et financiers). Pourquoi notre pays et tous les autres similaires, resteraient un champ de bataille entre bourgeoisies américaines, asiatiques, européennes, maghrébines, etc. alors que nous en avons, qui plus, est d’affichage anti-impérialiste ?

On parle en bien du Rwanda, du Botswana, etc., mais derrière, il y a une bourgeoisie nationaliste qui s’assume, sous une forme ou une autre. Chez nous, une fraction suffisamment entraînante (peut-être décisive) résiste et refuse de se constater et de s’assumer comme bourgeois, même progressiste pouvant contribuer à des avancées sociales en rupture, indispensables pour tout le reste. Cela serait-il perçu par leur trajectoire et environnement militants comme un opprobre ? Peut-être ! Mais le constat, c’est qu’elle préfère se la jouer « modeste », sinon se parer d’une fausse conscience prolétarienne dont elle n’en saura que faire, en réalité, sauf à jouer les tribuns. Elle évolue ainsi de manière sécure dans un anti-impérialisme binaire, restrictif, incapable d’absorber des nuances, de faire boule de neige pour obtenir du résultat. C’est plus « confortable », intellectuellement et émotionnellement, mais la vraie conscience, celle déterminée par la réalité matérielle accumulée, peut (et doit) être explicitée et, comme telle, banalement vécue en lieu et place des prétentions irréalistes, chez certains, à se constituer en avant-garde prolétarienne.


[i] CGD, 2009 : « Partis et système de partis politiques au Burkina Faso », p. 23

[ii] Voir L’Evènement n° 413 du 10 janvier 2020, p. 13.

[iii] Certains partis politiques sont dans des regroupements différents dont les positions sont antagoniques sur les élections.

[iv] « Ceux qui ont quitté le CDP en février 2014 représentent cette ordure qu’on appelle le MPP aujourd’hui. Le CDP est nettoyé de ses ordures » a dit un député. En rappel, au Rwanda, la « Radio-télévision libre des mille collines » parlait de « cancrelats » et de « serpents ».

[v] Exemples : les Koglweogo et assimilés qui sont des initiatives locales de zones rurales peu lettrées et peu instruites ; des « mouvements d’humeur » au sein de la police nationale endossés par une organisation secrète, « La Troupe », un sabotage pendant plusieurs mois de la collecte des impôts, endossé par une Circulaire anonyme aux Finances ; ces deux derniers sont des exemples d’initiatives citadines et nationales, en milieu lettré et bien instruit.

[vi] Gauchet M. sur http://www.autrefutur.net/Alain-Badiou-Marcel-Gauchet, consulté le 8 mai 2020.

[vii] Cuelho P. dans « Sur le bord de la rivière Piedra, je me suis assise et j’ai pleuré ».

[viii] Plus large et plus structurant que l’anticommunisme. L’UNESCO depuis 2017 et l’OMS de nos jours en subissent les contre-coups.

[ix] Le philosophe français Alain Badiou et le linguiste américain Noam Chomsky en sont des tenants parmi les plus connus.

[x] Allusion à l’accès à l’information et l’aptitude à la consommer, au niveau d’instruction, à l’ouverture d’esprit, entre autres.

[xi] Sous le CNR, des enseignants dont les salaires étaient suspendus pour « attitudes anti-CDR » entre autres, ont continué à dispenser leurs cours pour l’intérêt des élèves et par souci du service public. Certains prenaient le soin de l’expliquer à leurs élèves.

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Méningite de 2001 et Journée nationale du pardon, dans un esprit de suite

Posté par Youssoufou OUEDRAOGO le 24 mars 2020

En mars 2001, en pleins préparatifs de la Journée nationale du pardon (JNP), dans L’Indépendant du 27/03/2001, j’avais publié une tribune où je demandais son report pour, entre autres causes, l’épidémie de méningite qui sévissait à l’époque. Pratiquement, toutes les dénonciations et oppositions publiques à l’organisation de la Journée l’étaient sur argumentation politique.

La JNP s’est tenue et a rassemblé plusieurs milliers de personnes au stade du 4 août.

Dans un esprit de suite, voici quelle a été l’évolution de l’épidémie (figure 1).

évolution épidémieok

Figure 1 : Evolution de l’épidémie de méningite en 2001 (Source: OMS- Relevé épidémiologique hebdomadaire, 2001, 76, 281-288 sur http://www.who.int/wer).

Comme on peut le voir sur la figure:

1 – la période choisie pour l’organisation de la JNP coïncidait avec la phase la plus préoccupante de l’épidémie. Le 31 mars, Journée nationale du pardon, correspond à la fin de la semaine 13 (cerclée sur la figure).

2 – l’épidémie a atteint son pic entre le 2 et le 8 avril, la semaine suivant la JNP. La période d’incubation de la maladie est de 2 à 10 jours. Une parole techniquement autoritaire pourrait éclairer mais, en profane, la JNP pourrait avoir retardé la décrue de l’épidémie.

Et à la fin de l’épidémie, dans notre pays, on dénombrait 13 039 cas dont 1 813 décès, soit un taux de mortalité de 13,9% (figure 2).

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Figure 2: Bilan de l’épidémie de méningite de 2001 en Afrique

Le Burkina a été le pays le plus touché (voir aussi le tableau).

Tableau: Bilan de l’épidémie de méningite de 2001 en Afrique

Pays P C D D/C (%) D/P (‰)
Bénin

6353207

8995

258

2,8%

0,041

Burkina

10466775

13039

1813

13,9%

0,173

RCA

3550000

2052

370

18,0%

0,104

Niger

11056991

7906

595

7,5%

0,054

Tchad

7458000

5780

607

10,5%

0,081

Ethiopie

63493000

6964

330

4,7%

0,005

P = population du pays ; C = cas de méningite ; D = nombre de décès

Concernant le taux de mortalité (D/C), seule la Centrafrique (RCA), a “fait” pire, mais elle était en grave crise à l’époque (voir « La crise centrafricaine de l’été 2001 ». Politique africaine 2001/4 (N°84), p. 163-175. DOI 10.3917/polaf.084.0163. https://www.cairn.info/revue-politique-africaine-2001-4-page-163.htm).

La question que je me pose toujours, c’est comment se fait-il que tout le pays se soit « couché » devant la préséance du calendrier politique sur l’urgence sanitaire nationale ?

Vivement qu’on ne refasse plus la même « bêtise » !

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A nous de « ruser » pour nos objectifs propres

Posté par Youssoufou OUEDRAOGO le 21 décembre 2019

Un débat de canalisation nationale est toujours difficile. S’y ajoute la complexité des cibles de convergence, les plus urgentes étant, avec ou sans troupes étrangères : contre le terrorisme et les violences intergroupes, et pour la justice. Il nous faut exhiber, sans honte, notre dilemme et, imaginer des ruses (stratégie), et en consentir les sacrifices pour le dépasser. Autrement, nous serons plus objets que sujets du jeu de rôle sécuritaire au Sahel, quelles que soient les apparences.

Considérations de base

1 – C’est une erreur de faire croire qu’en remplaçant la France par l’ONU, les USA, la Russie, la Chine ou autre, comme on entend çà et là, on aurait avancé dans notre quête de souveraineté. Toutefois, ce pourrait être une tactique de déconstruction de la toute-puissance de la France dans notre pays, si telle est l’option. Les cas de Mayotte, de la Nouvelle Calédonie, du rattachement de la Crimée à la Russie par un référendum en 2014, etc., montre la complexité et la pluralité des approches anti-impérialistes d’émancipation ; en tant que valeur, il n’est pas d’expression universelle. Son accolement traditionnel à un pays en particulier est commode (indique l’indispensable « ennemi »), mais brouille son appréhension moderne et le fait intimement côtoyer l’anti-Pays (ex. anti-France), malgré les récusations formelles.

2 – Croire que la France officielle nous aide simplement par sympathie humanitaire vis-à-vis d’un « pays pauvre » est naïf et globalement reconnu comme tel, au moins par l’élite formellement instruite. Seulement, cette naïveté est profondément et largement ancrée au niveau des couches populaires, sujets et non pas seulement objets de notre actualité. Nos rues et nos relations aléatoires, au hasard des rencontres, nous imposent une ambiance de mendicité et de quémande avec pour trait principal, la spontanéité et le désintérêt de l’aide et du secours. Que l’on soit « donneur » ou « bénéficiaire » cela structure l’esprit de la même façon parce que, selon les circonstances, nous sommes tous et chacun, tantôt l’un, tantôt l’autre. Ainsi, nous transposons la spontanéité et le désintérêt compatissants à nos relations nationales d’avec les pays plus « riches » que nous, dont la France. Cette naïveté n’est donc pas à « oublier » dans nos calculs de forces, dans nos ruses et stratégie d’émancipation. C’est un « puits » à combler par du travail, et non de la culpabilisation ou du mépris, pour venir à bout de l’inertie à plus ou moins grande échelle qu’elle induit, inévitablement.

3 – Enfin, croire que le Mali n’a pas eu intérêt dans l’opération Serval ou n’en a pas dans Barkhane (et dans toutes les autres opérations internationales sur son sol), ou que le Burkina n’a pas intérêt dans l’implication actuelle des forces étrangères dans la lutte contre le terrorisme au Sahel est une faute (défaut) de stratégie, une grossière paresse face à la complexité et au désarroi sécuritaire. Les suspicions de cachotteries, voire de double-jeu exprimées après chaque revers sont, peut-être, utiles pour demander toujours un peu plus de nos « partenaires » mieux équipés. Mais quand on écarte les libres supputations et suit les résultats des vérifications des informations (factchecking) qui les fondent, il n’en reste plus grand-chose. Le trop-plein d’anti-« impérialisme français » (AIF) actuel, pour légitime qu’il puisse être, est plus au dénominateur qu’au numérateur de nos brûlants dossiers : plus il monte, plus le résultat tend vers zéro. Et ça, c’est à nous de voir et d’en tirer les conséquences tactiques. Par exemple, ce n’est pas en exacerbant des hostilités contre la France qu’elle nous enverra facilement ce que nous en attendons, relativement au dossier Norbert Zongo ! Vis-à-vis d’un débiteur, il y a, toute autre condition étant égale, des obligations implicites d’égards, en fait de tactiques, sous peine de compliquer le recouvrement de la dette.

Cela étant…

L’AIF possède, désormais, un autre « pied » dans le Sahel. Sincères, légitimes ou pas, peu importe ! Le constat, c’est que des organisations terroristes s’en réclament et élèvent son expression à un niveau radical d’exclusion et de violence. D’où un besoin de discrimination sans équivoque et définitive de cet AIF terroriste, pour ne pas faire le jeu de forces obscures dans l’induction ou l’exacerbation des conflits sociaux et intergroupes. Cela annihilerait tout effort de mobilisation nationale souveraine autour de nos dossiers brulants dont le terrorisme. Notre pays a de longues traditions de luttes AIF, à travers ses régimes, partis politiques et organisations de gauche, jusqu’aux sceaux nationaux dont le Ditanyè. Après un reflux dans le débat public depuis le Front populaire, cet AIF a repris du poil de la bête à la faveur du renouveau sankariste des années 2010 et la relance, depuis 2016, des journées anti-impérialistes. Ce n’est pas nouveau à proprement parler. Mais l’année 2019 aura été, depuis la chute du CNR, celle de l’AIF décomplexé, exprimé par des politiciens au pouvoir et des personnalités publiques non connotées gauchistes ou assimilés. En France même, cet AIF trouverait des échos non-négligeables, impossibles à étouffer via les Gilets jaunes, La France Insoumise, etc. Idem en Europe, dans des pays comme la Belgique et l’Italie, entre autres.

Tout cela commence à sérieusement mousser et semble contribuer à faire « jouer » les lignes. Il fut un temps où l’on ne « convoquait » pas pour clarification : on faisait tomber, parfois, avec assassinat. On ne sait pas comment et dans quels sens vont continuer à « jouer » les lignes, à quels conditions et coûts ? Ce qui est sûr, nous devons en être des sujets rusés et non des objets pour permettre à nos pays de franchir des paliers. Mais tel qu’exprimé, l’AIF actuel paraît vide (ou dissociée) de stratégie circonstanciée pour faire du résultat national. Cette expression reste binaire, incapable d’absorber suffisamment de nuances et de ruses, exclut ce qui est difficile ou impliquerait sacrifice dans l’immédiat. Ce sont les proclamations de principe, les « téméraires » discours AIF, le panafricanisme tout-venant dont celui des « je suis xénophobe, y a quoi ? » des années « ivoirité », etc. qui ont le vent en poupe et recouvrent presque tout de leur brouhaha. C’est populaire (apparemment) et, émotionnellement, ça donne des sensations agréables à l’image d’un gain de match. Tout cela ne renvoie-t-il pas à un effet flamboyant ? cet arbre qui porte, à un moment de l’année, de belles fleurs rouges irrésistibles de beauté mais dont les fruits, quand il y en a, ne sont que de vulgaires gousses plates et brunes, sans autre intérêt que de reproduire du flamboyant.

Comprendre notre dilemme

Au temps où il y avait encore du bois et des champs de case de maïs jaune dans le Sahel (avant les années 1980), à la récolte, un grand feu de bois était allumé au milieu des concessions où n’importe qui, les passants y compris, pouvait faire griller son maïs. Quand le brasier est trop ardent, les grains de maïs éclatent dans des salves de crépitements et, en un « clignement d’œil », le tout paraît bien grillé. Mais à la consommation, le goût reste celui du maïs non-grillé, non-agréable à la « bouche » avec des risques de ballonnements ou de diarrhées. Lorsque le maïs est grillé à feu doux, en l’occurrence, sous les cendres « fumantes » du brasier, cela se passe presque sans crépitements, prend plus de temps, mais on obtient un très bon résultat, sans le moindre risque de voir cramer son maïs ; il est alors flexible et on peut le casser en trois d’un seul coup. Les grains sont agréables à la « bouche » et sans risque gastrique ; et les aînés en profitent pour « tracer » des sentiers ou des routes du beau village paternel.

Le choix paraît simple, mais il arrive que l’on carbonise tout ou partie de son maïs, ou que l’on traîne à vide devant un foyer où le feu sous cendres est insuffisant pour griller quoi que ce soit. Pour dépasser ces deux risques (surmonter le dilemme), il faut se donner les moyens d’une surveillance et d’un contrôle étroits, à la fois du brasier ardent et du maïs au feu ; l’objectif n’étant pas d’entretenir ou non un brasier, mais de bien faire griller son maïs.

A la suite de l’insurrection et événements subséquents, comment entretenir ou « recharger l’esprit [de lutte] dans les esprits sans les surmener, les griller ou les faire exploser »[i], comment progresser par auto-déterminations parcellaires à capitaliser, sédimenter et ainsi de suite ? On ne saurait monter indéfiniment les enchères AIF et assimilés ! A un moment ou à un autre, il faut, soit adjuger, soit y surseoir (ou option intermédiaire). Mais ces options ne sont pas tenues par les mêmes acteurs, pour cause d’écartèlement de notre ambition nationale. Pendant que le président français tente de récupérer le marteau d’enchères pour imposer un timing, il nous appartient d’être pleinement sujet national, non écartelé, dans le jeu de rôle en cours.

Objet ou sujet du jeu de rôle ?

En prenant brutalement la main et nous renvoyant, de fait, au rôle d’objet, le Président français et les français qui le soutiennent (sur le dossier Sahel) jouent leur rôle. Ça passe mal, mais dans les questions sécuritaires au Sahel, c’est ainsi qu’ils nous voient sincèrement, hors convenance diplomatique. Et il est fort probable qu’ils obtiennent tout ce qu’ils souhaitent de nos dirigeants qui, en interne, sont globalement laissés à eux-mêmes, peu soutenus dans leur quémande de mobilisation nationale (sociale et politique). En cause, pour le Burkina, un gap irrévocable de légitimité, relativement aux attentes de notre récente « belle histoire », et un refus politicien de se concéder, entre « baobabs », tout ce qui pourrait être (politiquement) capitalisé pour des élections.

Lorsqu’on suit les dernières déclarations et interviews, après la mort des treize militaires au Mali, l’objectif central de la présence militaire de la France dans le Sahel semble être, « empêcher la mise en place d’un nouveau califat terroriste » à partir duquel pourrait se préparer confortablement des attentats contre l’Occident, en premier lieu, la France[ii]. Les calculs et intérêts économiques, implicites, s’y subordonneraient pour le moment, n’ayant pas forcément besoin de stationnement et d’engagement militaires aussi explicites. Il reste à y comprendre, et ce n’est pas le moindre, les rôle et statut qu’elle assigne au complexe MNLA et à Kidal. Sous cette hypothèse, tout paraît clair, car, cet objectif est bien tenu, pour l’instant, et tant qu’il en sera ainsi, nos partenaires étrangers n’iront plus trop loin. La mise en branle de leurs « quincaillerie » et personnel restera circonstanciée, quoique cela nous en coûte, parce que cela en coûte à leur Princesse qui en coûte à leur peuple, par exemple, soumis à une pression fiscale de 48,4% du PIB contre 17,2% en 2018 chez nous. Si nous ne voulons pas rester objet du jeu, nous devons assumer le reste du chemin. Chaque fois qu’un groupe terroriste est anéanti, par ou avec l’aide de qui que ce soit, c’est a priori un gain pour notre sécurité. Une aide ne saurait être un problème, encore moins « le problème » pour nos pays ! C’est son usage, par nous, qui en ferait une structure de notre dépendance ou un tremplin d’échappement progressif. À nous de « ruser » avec ce qu’on nous donne, nous prête ou nous loue pour réaliser nos objectifs différentiels ou complémentaires.

Les Autochtones d’Amérique et les Aborigènes d’Australie étaient certainement courageux et déterminés, et leur résistance face à l’envahisseur européen était juste. Nos ancêtres, en Afrique, étaient certainement courageux et déterminés face aux esclavagistes et aux colonialistes divers, et leur résistance était juste. Dans les deux cas, cela n’a pas empêché qu’ils soient exterminés, asservis, vendus et leurs territoires colonisés et occupés, y compris définitivement. On peut en dire autant de la lutte et du sort des héros africains, à tout propos invoqués sans traits de leçon de leurs défaites (malgré leurs mérites), sans inspiration ad hoc de stratégie souveraine face aux défis du moment, différents des leurs. Ni le courage et la résolution, ni la justesse d’une lutte n’ont suffi à déterminer une quelconque victoire. La luttes anti-terroriste et AIF ne fera pas exception si, en termes de stratégies, nous en restons à des baïonnettes dans des tranchées quand les autres sont hors sol avec des drones, via satellites. Le principe de la restitution du patrimoine culturel africain à l’Afrique a été obtenu par de l’intelligence et du travail et non par de furieuses exaltations AIF ; le Général Giap n’a pas gagné à Din Biên Ph par des Yuyu ! il a compensé le sous-équipement de ses troupes par un agencement rusé de sacrifices et de contre-intuitions (qui étaient connues, sans jamais être livrées sur la place du marché).

Du nécessaire couplage ‘courage-responsabilité’

La nécessité du couplage ‘courage-responsabilité’ tend à se brouiller et à se perdre entre les « tond nina poukamè » (nos yeux sont désormais ouverts), les ‘antennes directes’ sans le « compas à la bouche », les facilités offertes par les médias en ligne et les réseaux sociaux. La force sociale est un feu qui possède sa propre intelligence (et dynamique), et qui en exige pour son contrôle et sa manipulation, son allumage aussi, particulièrement en situation d’adversité. C’est ce que montrent les violences du milieu du XXème siècle ; l’échec au pouvoir des communistes qui n’en restent pas moins convaincus d’être sur l’unique bonne pente de l’Histoire ; la remontée actuelle, « à contre-courant », du néofascisme aux Amériques et en Europe, le terrorisme, également « à contre-courant » de l’intuition de l’Histoire humaine, etc. À une moindre échelle, c’est ce que montrent, également, la lutte de 1979 sur le campus de Ouaga, l’insurrection et la résistance populaires de 2014 et 2015. L’expression nue d’un courage est une victoire sur la peur, et elle est gratifiante.

« Les tièdes, les hésitants, les craintifs n’ont pas ce courage qui donne tant de plaisir. L’intensité émotionnelle est si grande qu’elle nous aveugle, notre croyance est si forte que nous ressentons clairement notre bonne foi, ce qui nous mène à penser que ceux qui ne sont pas d’accord sont forcément de mauvaise foi »[iii].

Ce n’est donc pas toujours une victoire y associée de la raison, car, sous cet angle, ce qui augmente le courage, augmente la responsabilité (pour reprendre Victor Hugo, à propos de liberté). Découpler ‘courage’ et ‘responsabilité’, c’est laisser choir ou dériver ce courage vers l’irresponsabilité, c’est le dégrader. Et cela est préoccupant au niveau des fonctions de représentation et de responsabilité. Exemple du comportement du Chef du Bataillon de Koudougou, après le coup d’Etat sanglant du 15 octobre 1987 ; on sait ce que cela a coûté à « ses » hommes et à tous les autres qui ont rusé pour le rejoindre, en confiance ; on sait ce que cela a coûté à la ville même et à l’ensemble du pays. A posteriori (c’est toujours a posteriori que ça se comprend, d’où l’inconvenance d’un jugement de valeur), pour courageux que ce fut, c’est un « courage » qu’il aurait mieux valu ne pas exprimer comme il l’a été ou interprété[iv]. En ces moments qu’on pense importants, on se doit de responsabiliser le courage et d’encourager la responsabilité, en particulier pour les représentants divers, ceux qui agissent ou s’expriment au nom de…

Pour terminer…

Sur une échelle ‘buffle’ à ‘crapaud’, il ne faut pas se prendre pour l’un quand on est l’autre (ou vice versa), parce que le crapaud ne gagnerait son « combat » que s’il a une bonne stratégie de crapaud, pas de buffle. Parmi les exigences AIF actuelles, le possible immédiat est le retrait des troupes étrangères de « notre » lutte contre le terrorisme, et l’endossement, par nous, de toute implication possible. C’est un défi pour lequel on ne peut jamais être prêt, péremptoirement. La dynamique est imprévisible, pouvant réserver des surprises favorables. C’est le souhait ! Mais comment éluder l’interpellation, où en sommes-nous, quand on voit le peu de solennité et d’enthousiasme dans l’enrôlement annoncé de volontaires ? Quand on sait que la plupart des organisations qui exaltent l’AIF se sont toujours démarquées de toute initiative, étatique ou pas, qui ne serait pas sous leur « commandement » ? Cela changerait-il dans la guerre contre le terrorisme ? Car, c’est bien de cela qu’il s’agit, dans l’immédiat, et hors discours, conférences et meetings.

Alors, où nous situons-nous et quelles ruses et implications stratégiques souveraines vis-à-vis de nos équations du moment (terrorisme, violence intergroupes et dette de justice) ? Voilà ce que nous devons affronter, avec obligation de résultat.


[i] Voir « Vivre ensemble, au-delà du slogan », p. 114.

[ii] Voir aussi, « Mali, peut-on sortir de l’impasse » sur http://bit.ly/2RFs0LI du 2 décembre 2019 ; « Vers un engagement de l’OTAN dans le Sahel ? » sur http://bit.ly/2qHXCFv du 2 décembre 2019.

[iii] Boris Cyrulnik, 2016 : « Ivres paradis, bonheurs héroïques ». Odile Jacob, p. 114.

[iv] Il s’agit, là, de juste mettre le doigt sur un modèle délétère d’expression de « courage » pour nourrir la réflexion, et rien d’autre.

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